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 2001

L’ODYSSÉE DU DIABLE

 

 

COMÉDIE « DIABOLIQUE »

 

 

 

ACTE 1

 

 

 

SCENE 1

 

Quatre compères jouent à la galoche; cependant qu’un cinquième, le p’tit Louis, écoute la radio sur un walkman; il est assis à côté d’un petit tonneau.

 

 

Basile:  (accroupi, il regarde le bouchon et les pièces de galoche qui le ceinturent) tu n’as qu’vingt             centimes mon gars Gus! Y a deux pièces pour moi, une pour le Sous chef, une au bouchon et pis             tout l’reste pour gars Alfred!

 

 Gus:     Il a pas été foutu d’faire tomber l’bouchon d’l’après midi !…(chacun ramasse son argent)

 

 S Chef:         …et c’est lui qui ramasse la mise!

 

 P’ louis:       à ta place mon gars Alfred, j’surveillerais la Sebastine!

 

 Alfred:         Toi fais donc attention à pas abimer tes cornes quand qu’tu vas enlever ton casque!

 

 Basile:         P’tit louis, sers nous donc une bolée!

 

 S chef:         c’est pas d’blague,  plus qu’le bouchon tombe , plus qu’la soif elle monte!(p’tit Louis les sert, sans s’oublier)

 

Gus:     (réclamant la nouvelle mise après avoir replacé le bouchon) Allez, chacun une pièce pour le bouchon!

 

 Basile:        C’est à qui d’jouer l’premier?

 

S chef: C’est d’à moi!

 

 Basile:        Eh ben si c’est d’à toi,Sous chef, mets toi en place.   

 

S. chef :       Pourquoi qu’t’as mis deux bouchons?

 

 Alfred:         …deux bouchons ? (arrive une cavalière sur son cheval)

 

Basile:  Côre une bolée et pis tu fais exploser l’saoulomètre!

 

Gus :   T’as qu’à viser entre les deux bouchons dans c’cas là!

 

 Julia.          (fort accent québécois) Pardon Messieurs! Pouvez-vous m’indiquer la direction de Domfront?

 

 S chef:         Ten, par là c’est toute route!

 

Julia :  Oh mais avec mon cheval je préfère aller par les chemins!

 

 Basile:         Ça c’est plus compliqué ; c’est qu’les chemins il en reste pas des masses!

 

 Julia-.         (regardant sa carte) Mais ils sont marqués sur ma carte!

 

Basile: Elle doit dater d’Mathusalem votre carte; avant c’est pas les chemins qui manquaient, mais astour ils sont neyés dans l’maïs!

 

Gus :   Et pis quanqu’il en reste, c’est mal balisé!

 

 Julia: Ne m’en causez pas! C’est pour ça que je me suis perdue ... À la sortie de la forêt d’Ecouves j’ai pris trop au sud, j’ai suivi des balises seulement c’étaient pas celles du GR. 22 mais du 36!

 

Basile :         Ça ne m’étonne pas que vous ne vous retrouviez pas…ils abattent tous les arbres, même ceux où qu’y a les balises!

 

 Alfred:         Vu que l’maïs n’aime pas l’ombre…

 

 Gus:    …faut plus d’arbres en bordure des champs!

 

 Basile:         Si ça continue on sera obligés de peindre les balises sur les limaces!

 

 P’tit Louis:    Pourquoi les limaces ?

 

Basile: Quand qu’t’as plus d’arbres ni d’poteaux pour la mettre ta balise faut ben qu’tu trouves quelque chose qui bouge pas!

 

 Alfred:         Les limaces c’est trop petit, ça s’verra pas!

 

 Basile:         Eh ben, il n’restera plus que les cantonniers… pour pas bouger, ça bouge pas non plus et pis c’est voyant! Y aura même pas besoin de peindre les marques rouges et blanches!

 

 Julia:  Comment ça?

 

 Basile:         Y a - t il pas l’camembert pour le blanc et l’litron pour le rouge! (Désignant le S/s chef qui est effectivement équipé d’une musette contenant litre de rouge et camembert; proposant à boire à Julia) et pis ça permettra aux randonneurs de boire en cours de route!

 

 Julia :         (refusant) Merci! Je suis comme mon cheval; quand je randonne je ne bois que de l’eau!

 

 S Chef:         Faut côre qu’elle soit potable.

 

Basile :        Ça fait ton affaire toi qu’elle soit pas potable la flotte! (à Gus)Eh Gus, va donc au puits tirer un siau pour le ghvau à la p’tite dame.

 

 Julia:  C’est gentil! (regardant sa carte) ce chemin là, il mène bien à Lignou?

 

 Basile:        (regardant la carte)   Celui-là, pas de problème! Lignou-Bagnoles et puis après direct Domfront!

 

Gus:     (revenant avec son seau)  Elle est bien fraîche!

 

 Basile:         Et pas de nitrate ... chez Basile!

 

 P’tit Louis:    Vous ne voulez pas goûter notre cidre ?  (il lui tend une bolée)

 

 Basile:          C’est du pur jus!  pas du petit bère!

 

 Julia:   Oh, pour vous faire plaisir ... (elle boit)  c'est bon! Merci; je vais y aller parce que je voudrais être rendue à Bagnoles avant la nuit!

 

S Chef:         Vaut mieux, parce que dans la forêt … il y a des loup-garous!

 

Basile:   T’en fais un beau loup-garou! Avec des loups de ton espèce les petits chaperons rouges risquent pas grand-chose! ... Si, de se faire vider leur panier, gourmand comme t’es!

 

 Julia:  (talonnant son cheval) Allez... Encore merci ... Et bonne continuation (elle sort)            

 

Gus:                         Bon, faut qu’on s’y remette si qu’on veut r’plumer gars Alfred!

 

 S Chef:         (lançant le palet à côté du bouchon)   Côre raté!      

 

 Basile:                Gus, à toi!  (Gus lance le palet à côté)

 

 P’tit Louis:              En plein dedans!

 

Basile: En plein dedans? T’es miro…il est à au moins un mètre!  

 

 P’tit Louis:    Non! À la radio ils viennent de dire qu’il y a un avion qui a buté en plein dans une tour à New-York!

 

 Basile:                 C’est un sous chef qui pilotait ?

 

 P’tit Louis:     Non, ils disent que c’est un attentat! Allumes ta télé … il paraît qu’ils montrent les images ...

 

 Basile:         Ma télé elle est au rebut ... Et pis j’vas pas la changer ... Pas besoin de payer de redevance pour être inondé de conneries! Je seu grandement servi gratis avec la Pinsonnette qui n’arrête pas de dire!

 

 P’tit Louis:     Bon, je vais voir chez moi!  (il ramasse son petit tonneau)

 

 Alfred:         Je vais avec toi.      

 

Gus:                    Ma itou !       

 

S chef: Bon, ben, s’il n’y a plus personne pour la galoche, moi je vas retourner dérincer.

 

Basile:  Ton manche il a dû à refroidir!

 

P’tit Louis:     Basile, tu viens pas?

 

Basile:  Non, il faut que je reste là. La Pinsonnette elle est partie voir à sa vache qu' est prête à vêler ... Si qu’elle vient me chercher pour tirer sur le viau et qu’elle ne me trouve pas, ça va carillonner!

 

 P’tit Louis:   Bon, eh bien, à demain!

 

 Basile:          À demain, même heure! Je vais faire une sieste en attendant !

 

        (il s’en dort)

                        

                                   Noir

 

 

SCENE 2

(Basile est endormi, revient Julia avec son cheval)

 

 Julia:   (descendant de son cheval et réveillant Basile)  Monsieur ... Monsieur ... s’il vous plaît!

 

 Basile:          (se réveillant)  vous revoilà! Vous êtes encore trompée de chemin?

 

 Julia:   Non, mais j’ai été arrêtée par des gendarmes à deux kilomètres d’ici ...

 

 Basile:         Excès de vitesse?

 

 Julia:   Non, ils viennent de fermer un périmètre à cause d’un nouveau cas de fièvre aphteuse ...

 

 Basile:         Allons bon ... Ça recommence!!

 

 Julia:  Il est interdit de déplacer les animaux.

 

 Basile:          Vous allez être obligée de rester là!

 

 Julia:  Mais je dois absolument aller au mont saint Michel! J’ai fait un vœu!

 

 Basile:          Allez y à pied… Moi je garde votre cheval en attendant!

 

 Julia:   C’est trop long ... Le temps passe ... mon fiancé est en danger!

 

 Basile:          En danger?

 

 Julia:  Il est américain, pris en otage aux Philippines par des intégristes musulmans depuis quatre jours; j’étais dans le Perche à faire des recherches sur mes ancêtres… je suis de Québec …

 

 Basile:          (imitant son accent) J’ me doutais ben qu’ vous n’ veniez pas de Bobigny!

 

 Julia:   Mes parents m’ont téléphoné pour me dire que Teddy - c’est mon fiancé - était pris en otage ...

 

 Basile:         De qu’c’est qu’il allait faire aux Philippines?

 

 Juloia:         Il est journaliste ... Il devait faire un reportage sur l’implantation d’Al Quaida et des hommes de Ben Laden aux Philippines!

 

 Basile:         Et c’est au Mont St Michel que vous comptez embarquer pour les Philippines...?

 

 Julia:  Non! J’y vais en pèlerinage pour implorer saint Michel, lui demander  d'intercéder  et j’ai fait le voeu d’y aller à cheval!

 

 Basile:         et astour vous êtes bourdée à cause de la fièvre aphteuse! Ça c’est un coup du diable! ...

 

 Julia:  Comme les attentats à New-York ... Les gendarmes m’ont appris.

 

 Basile:         A New-York eutou c’est l’diable?

 

 Julia:  Ben  Laden, c’est tout comme ... Et puis si les américains ripostent ...

 

 Basile:          Ça va emmaliner vos fous d’Allah!

 

 Julia:  Pour se venger ils risquent de tuer Teddy...... (elle pleure)

 

 Basile:          Allons, faut pas perdre le moral ...

 

 Julia:  Mais maintenant je suis bloquée ici!!...

 

 Basile:         J’vas vous trouver un moyen d’vous sortir de la zone. J’ connais la région mieux qu’ personne ... s’ils commencent seulement à barrer y a sûrement moyen d’ trouver un passage. En r’montant sur saint Antoine…, j’ vous accompagne ... Je prends des rillettes, du pain et pis un peu d’ nécessaire ... Ah! La Pinsonnette ... Sous chef!! (s’adressant au Sous chef qui dérince dans la coulisse et réapparaît avec sa faucille) Si qu’ la Pinsonnette elle demande où que j’ suis parti ... tu y dis que j’ seu en mission humanitaire! On peut monter à deux sur votre bidet?

 

 Julia:   Pas de problèmes ... Il est calme.

 

 Basile:          Allez y la première.(elle monte) Aides moi toi sous chef.(il monte avec difficulté) Bon, où qu’c'est y que j’ m’accroche?

 

 Julia:  ( l’invitant à la ceinturer) Tenez moi!

 

 Basile:         Y a pas grand poignée quand même …! Je serre pas trop?

 

 Julia:   Ça va!

 

 Basile:          Allez y ... Mais on en reste au pas, hein!

   (ils sortent)

 

 

SCENE 3

 

(Basile et Julia réapparaissent sur le cheval. Basile penche. À l’opposé, un dysfonctionnaire de la gendarmerie, assis sur un pliant, surveille l’installation d’un rotoluve par deux dysfonctionnaires de l’équipement avec paille, arrosoir etc. ...)

 

Badin:   Halte! Interdit de sortir de la zone!!

 

 Basile:        Merde! Ils ont déjà mis un barrage!

 

 Julia:                 C’est bien notre chance!

 

Basile: (s’adressant au dysfonctionnaire) Mais on ramène le gh’vau chez mon cousin à saint Patrice ... Il l’avait prêté à la p’tite dame pour randonner.

 

 Badin:  Interdit!

 

 Basile:         Je vais quand même pas le remmener chez moi à 10 km alors que je seu à 500 mètres de chez mon cousin!!

 

 Badin:  Interdit!

 

 Basile:          De toute façon les gh'vaux ça n’a pas la fièvre aphteuse ... Pas plus que le prion!

 

 Badin:  Interdit!

 

 Chef cantonnier:         (arrivant des coulisses et s’adressant à Badin)  Vous venez voir si les barrières sont bien mises ...!

 

 Basile:         Vous installez des barrières tout autour de la zone ? Vous n’avez pas fini !

 

 Chef cantonnier:        Juste devant la mairie ... Pour le plan vigi-pirate!  (il ressort avec Badin)

 

 Badin:   (en sortant)  Vous, vous ne bougez pas!

 

 Basile:          Vigi-pirate à St Patrice du désert! ... Comme si les terroristes ils connaissaient saint Patrice du désert: quel est l’abruti qui va venir mettre une bombe à saint Patrice du désert? Il ne sait même pas que ça existe! ...

 

 Julia:  En tout cas on n’est toujours pas sortis!!

 

 Basile:          (imitant Badin)  Interdit! ... J’ai une idée ...! (passe Jules)  Dites, vous avez deux minutes?

 

 Jules:  Pour quoi faire?…

 

 Basile:         Tenir les pieds du gh’vau!( à Julia) Vous avez du matériel de maréchal ?

 

 Julia:   (ouvrant une sacoche placée sur le cheval) Tenez: tricoise - marteau - rogne-pied et clous ...

 

 Basile:        C’est bon! vous regardez ce qu’ils font et prévenez nous s’ils reviennent! (à Jules) Prenez c’ pied là!  (Basile se met à débrocher un fer)  S’il bouge pas, y en a pas pour longtemps!

 

                                        Noir

 

         (dans la pénombre les protagonistes changent de pied)

 

                                        Lumière

 

 Basile:         Là ... Pus qu’un clou, et c’est bon!  (à Julia)  venez voir ... Qu’est ce que vous en dites … c’est pas du beau boulot ? Tout ça en même pas vingt minutes!

 

 Julia:  Mais vous avez posé les fers à l’envers!

 

 Basile:         Comme ça s’ils nous suivent à la trace ils vont pas être déçus!  (à Jules)  merci pour votre aide  (Jules sort) et nous en route! (ils remontent sur le cheval)  on va leur en faire des traces; je vais te les dysfonctionner moi les fonctionnaires ! (ils font des diagonales sur scène)  là, c’est bon ... Maintenant on contourne par La Pallu et ni vus ni connus, on coule en forêt! (ils sortent)

        

         (reviennent Badin et deux cantonniers)

 

 Badin:  Ils sont partis!

 

 2ème cantonnier:         Faciles à retrouver ... Il y a les traces! ...  (ils se mettent à les suivre, sur une musique de ballet, en faisant des voltes sur scène jusqu’à ce que deux d’entre eux se rencontrent crâne contre crâne)

 

 

                                        

                                        Noir

 

 

 

           SCENE 4

 

 

à Chaude Fontaine. Basile et Julia mènent le cheval en main..

 

 Basile:         On les a ben eu les dysfonctionnaires!

 

 Julia:   Oui mais avec tous ces détours on se retrouve en pleine nuit et en plein brouillard encore!

 

 Basile:          Encore heureux qu’c’est la pleine lune, ça donne un brin d’clarté! et pis

n’ vous inquiétez pas ... Les gorges de Villiers, j’ les connais ... Quanqu’ j’étais jeune j’ venais braconner dans l’ coin avec mon père ... Voilà la Gourbe!

        (bruit de rivière)  Vous entendez la rivière?

 

 Julia:   J’ai peur! ... On dirait qu’ il y a quelqu’un !

 

         ( apparaît le Sire Hugues, presque grabataire)

 

 Hugues:          Bonsoir la compagnie ! quel sale brouillard!

 

 Basile:          Pour sûr, sale brouillard! Vous êtes perdu?

 

 Hugues:         Non, je viens faire trempette dans ma fontaine!

 

 Julia:   Faut aimer l’eau froide!

 

 Hugues:         Mais elle est chaude ma fontaine … des siècles que je me baigne dedans!

 

 Basile:         Mais alors, vous êtes ...

 

 Hugues:         Hugues de Tessé ... Pour vous servir; excusez moi, c’est l’heure de mon bain! mes articulations ne peuvent plus attendre! (Il sort)

 

 Julia:  Il a dit des siècles!

 

 Basile:          La légende dit que c’est lui le Sire Hugues qui a découvert la source ... Il y a longtemps ... très longtemps ... Il avait un vieux gh'vau, « Rapide » son nom, mais il n’avait plus d’rapide que l’nom… fourbu… poussi…y n’avait pu pour longtemps à vivre… ça y faisait d’la peine au bonhomme…

 

 Julia:  On le comprend !

 

 Basile:         …plutôt que d’le voir mourri, il l’a abandonné dans la forêt d’Andaines!

 

 Julia:  C’est affreux!

 

 Basile:        Ah ben dans c’temps là y avait pas d’Brigitte Bardot!

 

 Julia:  Et alors?

 

 Basile:         Des semaines après, l’Sire Hugues en rentrant dans son écurie y se r’trouve nez à nez avec un jeune étalon tout fougueux qui mangeait d’bon appétit au ratelier!… y s’met à hennir comme s’il le r’connaissait, l’bonhomme ; l’Sire Hugues y le r’garde de plus près: il avait la même robe, les mêmes épis, les mêmes balsanes que son vieux gh’vau, mais avec des années en moins!

 

 Julia:  C’était l’sien?

 

 Basile:         Ben forcé de s’rendre à l’évidence il l’a sellé et pis le gh’vau l’a amené là, à la source… il a bu, s’est baigné…

 

 Julia:  Etrange

 

 Basile:         L’Sire Hugues a fait pareil!

 

 Julia:  Et alors?

 

 Basile:         Li eutou y s’est r’trouvé tout rajeuni, tout ragaillardi, tout ripitu comme on dit chez nous!

  Julia:                        Et après!

 

 Basile:        Il est r’monté sur l’ghvau qui l’a emmené à grand galop et à bride abattue vers le dame de Bonvouloir…

 

 Julia :        Celle pour laquelle il soupirait je suppose!

 

Basile:                 Oui, mais vu son âge, ça s’arrêtait aux soupirs!

 

 Julia:  Un amour platonique!

 

 Basile:         Plus plat que tonique ! mais après l’coup du bain, pour être tonique ça qu’a été tonique; y s’est rattrapé…y a fait une floppée de queniots!

 

 Julia:  Combien ?

 

 Basile:         Impossible à compter! Vous entendez la cloche de brume ? Elle est installée dans c’qui reste de son manoir… en haut d’une tour qu’il a fait construire en souvenir…

 

 Julia:   …en souvenir de sa vitalité retrouvée?

 

 Basile:         C’est ça!…même qu’il l’a fait faire en forme de… (geste évocateur) vous voyez c’que j’vieu dire…

 

 Julia:  J’imagine.

 

 Basile:         27 m de haut !… y peuvent toujours s’aligner les américains avec leur viagra!

(le Sire Hugues réapparaît tout fringuant )

 

 Hugues:         Je vous confesserai, Madame, que j’ai un tantinet exagéré la hauteur… on amplifie toujours un peu ses propres exploits.

 

 Julia:  Et votre cheval?

 

 Hugues:        Toujours de ce monde; mais il a une gourme; j’ai préféré le laisser à l’écurie au repos pour quelques jours.

 

 Basile:         Si vous êtes à pied, on peut vous reconduire à Bonvouloir; nous on va à Domfront.

 

 Hugues:         Mais on ne va pas monter à trois sur votre cheval!

 

 Basile:        J’vas marcher à pied à côté.

 

 Julia: Moi aussi, ça va me dégourdir les jambes.

 

 Hugues:         Vous êtes trop aimables! (il monte sur le cheval)

 

 Basile:         Allez , en route! Un jour qu’j’aurai du temps, j’viendrai faire trempette eutou,ma!

                                        

Noir

 

         SCENE 5

 

(les 3 personnages arrivent à proximité du fief aux bœufs; le sire Hugues est toujours sur le cheval; Julia et Basile  marchent à côté; la cloche sonne toujours mais plus fort)

 

Hugues :         Arrêtons nous ici! Je vais continuer seul à pied… je suis presque arrivé; vous, vous allez descendre par ce chemin à droite…

 

 Basile:         Mais Domfront c’est tout droit!

 

 Hugues:         Il vaut mieux faire un détour pour éviter de rencontrer la Gione !

 

 Julia:  La Gione ?

 

 Hugues:         Une mauvaise fée.

 

 Basile:         Une fouasse!

 

 Hugues:         Elle a pour pouvoir de charmer les hommes, de les égarer en forêt, de les conduire à son lit…

 

 Basile:         Jusque là j’vois pas c’qu’y a d’mauvais!

 

Hugues: Son lit n’est qu’un dolmen qui lui sert de table de sacrifice: elle y allonge ses victimes et leur dévore le cœur!…

 

Julia:  Une véritable mante religieuse!

 

 Basile:         C’est pas pire que d’être étouffé comme moi par la Pinsonnette!

 

 Julia:  C’est quand même plus prudent de faire le détour!

 

 Hugues:         Vous descendez par là jusqu’au fief aux bœufs; c’est un peu embroussaillé et boueux…

 

Basile :        Bonne terre, mauvais chemin qu’y disaient les vieux! On peut pas tout avoir!

 

Hugues :        …en bas, vous avez un gué où vous pourrez faire boire votre cheval. Passé le gué, vous remonterez sur l’Ermitage et là plein ouest vers Domfront; surtout n’allez pas plus au nord, vous risqueriez de ne plus entendre la cloche et de vous perdre!

 

 Julia:  Merci !

 

 Hugues:        C’est à moi de vous remercier de m’avoir accompagné jusqu’ici… acceptez en remerciement ce petit présent…(il sort de sa poche un vaporisateur -type spray- et le donne à Baile) il pourra vous être utile si vous faites de mauvaises rencontres; à bientôt, j’espère. (exit Sire Hugues; la lune se cache)

 

Julia:                  Allons bon, la lune se cache; on n’y voit plus rien!  on remonte?

 

 Basile:        Non point! L’chemin n’est pas assez dégagé…on risque de s’prendre une branche…on continue à pied!

 

 Julia:  Mais je suis fatiguée; j’ai mal aux jambes!

 

 Basile:         Accrochez vous à la queue du cheval, ça va vous aider! Allez hue bijou!

 

 Julia:  Vous avez raison, ça va mieux quand on s’accroche!

 

 Basile:         Oui mais là, c’est pas au gh’vau qu’vous êtes accrochée !

 

 

                                        NOIR

 

                                          SCENE 6

 

                        Toujours la pénombre; plus de bruit de cloche mais bruit de rivière

 

 Julia:  On n’entend plus la cloche!

 

 Basile:         On d’vait être en limite de portée et pis l’vent a tourné!

 

 Julia: Ah mais j’entends un bruit de ruisseau!

 

 Basile:         C’est le fief aux bœufs! Allez Bijou, viens boire un coup et pis après on va essayer d’s’orienter.

 

        (Lucifer arrive tout auréolé de lumière)

 

 Lucifer:        Vous permettez… je dois d’abord faire boire mon troupeau!

 

 Basile:         On l’tait arrivés avant vous!

 

 Lucifer:        Possible, mais je suis ici sur mes terres et je condescendrai à vous laisser abreuver votre cheval quand mon troupeau aura bu!

 

 Julia:  (à Basile, à vois basse) Cet habit…cette lumière…mais c’est…

 

 Lucifer:        Lucifer! Parfaitement , gente dame… je suis le diable!… (à ses bœufs) allez venez boire mes petits!

 

 Julia:  (se blottissant contre Basile) J’ai peur!

 

 Basile:         Depuis l’temps qu’la Pinsonnette elle m’dit daller au diable!

 

 Julia: Je ne savais pas que l’diable avait des bœufs!

 

 Basile:        Il a des vaches eutou!

 

 Julia:                 Qu’en savez vous?

 

 Basile:         Dans Bagnoles y a des grandes dalles de pierre, les pierres plates que les bonnes gens les appelent; dessus y a des traces de pas

 

 Julia:  Probablement des animaux préhistoriques qui ont marché sur de la lave en fusion!

        Les géologues vous expliqueront ça!

 

 Basile:         Pour les gens du pays c’est les traces des vaches du diable; même qu’à côté y a un trou en forme de cercle…

 

 Julia:  Et alors?

 

 Basile:         Ils disent qu’c’est l’empreinte du siau qui sert au diable quanqu’y vient tirer ses vaches…

 

 Julia:  Tirer ses vaches?

 

 Basile:         Pour avoir du lait!

 

 Julia:  Ah traire ses vaches!

 

 Basile:         Chez nous on dit tirer les vaches; même que v’là queuqu’z’années y a un hurluberlu d’fonctionnaire de la mairie qu’a été mettre une pancarte « empreinte des pas des bœufs du diable »

 

 Julia:  Et alors ?

 

 Basile:         Bourri qu’il est ! l’diable il est quand même pas idiot au point d’venir avec un siau pour tirer des bœufs!

 

 Julia:  Evidemment !

 

 Basile:         Côre un fonctionnaire qui pourrait ben finir haut placé au ministère de l’agriculture!

 

 Julia: Il semble en effet avoir toutes les qualités requises!

 

 Basile:         Qui sait même s’y finira pas un jour à Bruxelles!

 

 Julia:  En tout cas rien qu’en bœufs, vous avez vu tout l’troupeau qu’il a !

 

 Basile:         Si ça s’trouve il touche une prime de Bruxelles par tête! J’lai toujours dit qu’les primes et les subventions c’étaient des inventions du diable… on y laisse son âme!

 

 Lucifer:         (prenant une seringue dans une de ses sacoches) Pendant qu’ils boivent j’en profite pour les soigner un peu ...

 

 Basile:          Vous les vaccinez contre la fièvre aphteuse?

 

 Lucifer:         Je ne suis pas fou. J’ai sorti mon troupeau de la zone avant que l’un de mes bouviers n’y introduise des bêtes infectées ... Non, je leur injecte un peu d’hormones pour qu’elles viennent plus vite!

 

 Julia:  Mais c’est interdit! Vous verrez si vous êtes pris!!

 

 Lucifer:         Personne n’y verra rien … dans les semaines qui précèdent l’abattage je leur fait avaler du round up ... Ça efface  toute trace d’injection !(rire satanique; il retourne hors scène pour piquer ses boeufs)

 

 Basile:         …et direction Mc Do!

 

 Julia:   S’il fait boire et qu’il pique tous ses bœufs on n’est pas près d’arriver au mont saint Michel!

 

 Lucifer:        (revenant brusquement sur scène)  Qui a parlé de saint Michel?

 

 Basile:         La petite dame… elle va là bas en pèlerinage.

 

 Lucifer:        Pour demander quoi?

 

  Julia:         La libération de mon fiancé!

 

 Basile:         Il est pris en otage par les fous d’Allah!

 

 Julia:  Aux Philippines!

 

 Lucifer:        Et pourquoi aller demander l’intercession de votre saint Michel ? ça ne vous vient pas à l’idée de m’implorer ! n’oubliez pas qu’il vaut mieux s’adresser à celui dont je n’entends pas prononcer le nom qu’à ses saints!

 

 Basile:          Mais, vous n’êtes pas Dieu!

 

 Lucifer:         Non, mais son concurrent, et quand on s’adresse à la concurrence on obtient souvent de meilleures conditions ... Et dire que vous faites des kilomètres pour négocier avec un simple gérant de succursale!

 

 Julia:   Un simple gérant qui vous a quand même vaincu dans le combat de la baie du mont qui porte aujourd’hui son nom!

 

 Basile:         Paraît même qu’il vous a carrément mis une pâtée!

 

 Lucifer:        Pur racontar de presse People! En réalité ce combat je le gagnais si l’arbitre n’avait pas été partial! Mais je n’ai pas dit mon dernier mot ... J’ai l’éternité pour me rattraper : battu mais pas ko. J’ai encore des forces, et je peux vous le prouver en intercédant pour vous!!

 

 Julia:  (presque conquise) Vous feriez ça?

 

 Lucifer:        Asseyez vous et étudions les conditions!(il ouvre sa musette et en sort sa carte et des sandwiches aux pommes ainsi qu’une mappemonde) J’ai une de ces faims! (à Julia et Basile)servez vous! (Julia va pour croquer un sandwich)

 

 Basile:         (intervenant rapidement et lui chopant la pomme qu’il cache dans son dos) Vous êtes folle! (regardant le sandwich)Mc Do aux pommes!… si José Bové il savait ça!

 

 Lucifer:        (dépliant sa mappemonde) Montrez moi où il est retenu votre fiancé.

 

 Julia:  (mettant l’index sur un point de la carte) Ici à Jollo!

 

 Lucifer:        À la bonheur! J’ai un réseau très bien implanté dans ce secteur, ça me sera facile d’établir le contact avec les ravisseurs. En deux jours, je peux vous avoir réglé l’affaire ... Et dans deux jours vous ne serez pas encore rendue à Avranches!

 

 Basile:          Je suppose qu’il y a une petite contrepartie !

 

 Lucifer:         Que voulez vous? Business is business!

 

 Basile:         Et vous demandez?

 

 Lucifer:        Pas grand-chose, juste une âme!

 

 Basile:        Ben voyons! Rien que ça! On peut réfléchir?

 

Lucifer:         Mais pas trop longtemps ... J’ai d’autres affaires à traiter, et de plus grande envergure. Je suis attendu dès ce soir à New-York! ....( Il replie sa carte et range son sandwich, pendant que Basile et Julia s’éloignent pour deviser)

 

 Basile:         Vous n’allez quand même pas pactiser avec lui?

 

 Julia:  Je ferais n’importe quoi pour Teddy!

 

 Basile:          J’ai une idée ... il veut une âme ... Eh bien on va lui en fournir une! Laissez-moi faire … (ils reviennent vers Lucifer ) C’est entendu, la libération de l’otage contre une âme.

 

 Lucifer:        (sortant son ordinateur portable  Bien, alors il faut que j’enregistre les éléments qui seront utiles à mon service de Pompes funèbres le moment venu ... Le plus tard possible, bien entendu ... Numéro de sécurité sociale SVP?

 

 Basile:        2 14 06 53 142 011! (Lucifer tape au fur et à mesure)

 

 Lucifer:        Mais, je l’ai déjà cette âme là! Germaine Pinson, dite Pinsonnette ... Vous vos moquez de moi?!

 

 Basile:          Vous avez dit une âme ... Je ne pouvais pas savoir que la Pinsonnette elle avait déjà commercé avec vous! Enfin, ça ne m’étonne pas!

 

Lucifer:                 ( désignant Julia) Votre numéro?

 

 Julia:                 (effrayée) 2 65 08 53 127 027

 

Lucifer:          Parfait! Vous verrez ce sacrifice sera la plus belle preuve d’amour que vous pourrez donner à votre fiancé! Maintenant, pour sceller notre pacte , vous allez devoir rentrer dans l’eau pour que nous procédions à l’anti baptême.(Julia va pour s’avancer vers le ruisseau) Vous ne devez garder aucun vêtement qui fasse écran.(Julia s’en va se dévêtir derrière un bosquet)

 

 Lucifer:                (air dépité)  Il ne fallait pas vous gêner pour moi!

 

Basile: Elle a signé pour l’âme, mais pour le corps ... bernique! J’ai l’impression qu’il faudra attendre ... À moins que que vous ne preniez mes lunettes ... Elles permettent de voir au travers des buissons! (Lucifer prend les lunettes)

 

Lucifer:                 Mais c’est encore plus sombre qu’ avant!

 

Basile: ( Prenant le vaporisateur que lui a donné Hugues)Attendez, elles doivent être encrassées…j’vas les nettoyer…j’ai c’qu’y faut! (il l’asperge à la tête avec le spray d’eau bénite)

 

Lucifer:        ( hurlant de douleur et s’ enfuyant)Quelle horreur!… Pouah!

 

Basile: (à Julia)Vous pouvez vous rhabiller…on est débarrassés…ça y a pas plu d’se faire asperger à l’eau bénite!

 

Julia:   (réapparaissant en finissant de se vêtir) C’est malin! Au moment ou j’allais obtenir la libération Teddy ... Et le cheval?

 

Basile: Il a du avoir pou quanqu’le diable y s’est equerrieu… tant pis pour le gh’vau on va continuer à pied…vaut mieux pas traîner là! Quand j’pense que si qu’j’avais pas été là vous alliez vous sacrifier pour l’éternité! sans compter que, croyez ma ben, passer l’éternité en compagnie d’la Pinsonnette, c’est l’pire des enfers!

 

 

 

 

 

 

                                         Noir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE 2

 

 

      SCENE 1

 

(Basile et Julia arrivent du fond de la salle et découvrent les spectateurs: autant de pèlerins égarés!)

 

Basile: Eh ben, en v’là des pélerins d’égarés sur l’chemin!…y d’vent n’avoir des fautes à s'faire pardonner! Allez mes bonnes gens, v’nez donc avec nous… on va vous guider… et pis en s’adressant ensemble à St Michel, on aura p’t'être un prix d’gros!

 

Julia:  Comment ça, un prix de gros?

 

Basile: Les pénitences elles seront moins lourdes! (ils remontent sur la scène; deux bucheronnes, assises, tentent de venir à bout  d’un billot de bois avec un godendart; elles sont indifférentes à un homme blessé qui gît a côté d’eux)

 

Basile:  Vous sciez encore avec un godendart? Vous n’avez pas de tronçonneuse?

 

Eugènie:        ( Désignant le gisant)… C’est à cause de lui là ...!

 

Julia    Mais il est blessé… qui est ce?                                                                                                

Eugène:  Un contrôleur de la direction du travail ...!

 

Amélie:  Il y a quinze jours il m’a interdit de faire travailler l' Eugènie avec sa tronçonneuse … elle n’est pas aux normes à ce qu’il paraît!!

 

Eugènie:        …pour la sécurité.

 

Basile: Qu’est ce qu’y fait là?

 

Amélie:  An’hui y v’nait vérifier si que j’continuais à faire travailler l'Eugènie avec la vieille machine!

 

Eugènie:        …pour y faire un procès! Il a fait une drôle de tête quanqu’y nous a vus avec le godendart!

 

Amélie: après, il a voulu voir si qu’l' Eugènie j' la faisais pas travailler plus d’35 heures…ça m’a énervé!

 

Julia:   Ça n’est quand même pas vous  qui l’avez mis dans cet état?

 

Amélie:  Il s’y est mis tout seul !

 

Eugènie:        y a un chêne qu’était resté accroché  à un autre après la tempête ... Et bien, quand qu’il s'est approché, ça qu’a chu dessus!

 

Amélie: (moqueuse)  Il avait pourtant mis l’ casque!

 

Julia:  (l’examinant)  C’est l’abdomen qui est atteint ... Faudrait prévenir les secours.

 

Amélie:  Puisqu’il était assez grand pour venir tout seul nous emmerder, il est bien assez grand aussi pour se démerder tout seul!

 

Julia:  (à Basile) Il faut faire quelque chose.

 

Basile: (examinant) J’vas essayer d’arrêter l’hémorragie…une chance que j’emmène tout l’temps mon matériel!

        (il commence à préparer ses outils)

 

Julia:  (à Amélie  et Eugènie) Il était tueur de cochons!

 

Eugènie:                Ça va pas l’changer d’trop!

 

Basile: …d’habitude, je saigne putôt que l’contraire!…(buvant une rasade de calva)…allez, un p’tit coup d’nécessaire, pour pas qu’la viande elle tourne!

 

Amélie: Y a longtemps qu’elle doit être avariée dans un client comme ça!

 

Basile: (se lavant les mains au calva) Si qu’je l’sauve et pis qu’j'ai pas fait ça dans les règles, il pourrait ben m’chercher des ennuis!

 

Julia:   Vite, son pouls est très bas!

 

Basile: (opérant  et levant un boyau imprégné de sang)  C’est le premier coup qu’ j’opère un fonctionnaire qui dysfonctionne. Ah, faut pas chercher plus loin ... C’est là que ça saigne ... Il a le sang botteleu ... J’ coupe les deux bouts et j’ raboute ... Heureusement que pour piquer mes boyaux j’ai toujours une aiguille sur moi!(à Julia)  Passez-moi donc la ficelle de cuisine dans le chas ... Merci ...

        ( Un réveil sonne auprès d’Amélie qui l’arrête)

 

Amélie:  Ah, il est 3 heures ... Eugènie, faut qu’ t’ arrêtes ... Pas question de faire des heures supplémentaires ça coûte trop cher en charges ... Et pis moi j’ seu ben obligée d’arrêter eutou... Vu qu’jai personne à l’autre bout du godendart!(exit Eugènie)

 

Basile: Eh ben ma j’vas m’y mettre…vous allez pas laisser pour un p’tit bout d’bois!

 

Julia:  Et lui,  Vous n’allez pas l’abandonner comme ça!        

 

Basile: Ma eutou, j’ai fait mes 35h !

 

Julia:   Mais il va mourir!

        

Basile:  Eh ben, comme ça, s’y a droit, il arrivera au paradis avant la fin d’ la semaine ... Il aurait bonne mine s’y trouvait l’ rideau de St Pierre fermé pour cause de RTT!                                 

                

Julia:  R T T ?

 

Basile: Réduction du temps de travail!

 

Julia:  Mais il n’y a plus qu’à le recoudre ... Ça ne saigne plus!!

 

Basile: Vu qu’y a pu qu’à r’coudre, y n’a qu’à s’servir d’son portable pour demander à Martine Aubry de v’nir finir l’boulot! (se mettant à scier avec Amélie)c’est pas elle qui s’mettra à l’autre bout du godendart!

 

Julia:   (le vérifiant le portable)  de toute façon, ici le portable ne passe pas!      

 

Basile:  (indiquant les spectateurs)  demandez donc aux pèlerins là si y en a un qui veut sauver un dysfonctionnaire! … y a pas la presse ...!

 

Amélie: …au pire, j’ai côre une bonne pelle et une bonne pioche pour l’enterrer en toute sécurité...j’peux même y fournir des vers agréés … aux normes européennes!

 

 

Julia:  Chut! J’entends du bruit! (ils descendent de la scène et, cachés , observent)

 

        ( Lucifer arrive ... regarde ... vient prendre le pouls du dysfonctionnaire, consulte son ordinateur portable et emmène le corps avec l’aide de ses pompes funèbres)

 

 

 

 

 

 

                                        Noir

 

 

 

 

                                         SCENE 2

 

 

        (un charbonnier s’affaire à proximité de ses fours; il chante la chanson des charbonniers)

 

Charbonnier:    « le charbonnier vit seul solitaire

        Il reste encore auprès de ses vieux fours.

        Il périra auprès de ses vieux chênes

        Où coule encore le vieux sang gaulois! »

 

Basile: (bas à Julia) J’espère que c’est pas un nouveau déguisement de votre copain Lucifer …! ( il s’approche par derrière en l’aspergeant de spray béni. pas de réaction du charbonnier) Ça va, c’est un bon chrétien ...

 

Julia:   Pardon, mon brave! Pouvez-vous nous indiquer la direction de Domfront?!

 

Charbonnier:     Ah, mes braves gens ... de là faut regagner Champsecret ...

         (passent des moines chantant complies)  tiens ,le mieux serait de les suivre.

 

Julia:  Ils vont au Mont St Michel aussi ?

 

Charbonnier:     Non, eux ils s’arrêtent à Champsecret et après ils reviennent là à l’ermitage ... Et pis ils retournent à Champsecret. c’est comme les bus, ils font la ligne … il y a des siècles que ça dure!

 

Julia:  Comment ça des siècles?…

 

Charbonnier:     Il paraît qu’ils ont condamné à ça pour expier leurs fautes.

 

Basile: Ah, c’est eux?  Quanqu’j’allais au catéchime le père curé il nous avait raconté ce qu’y eux était arrivé ...!

 

Julia:  Et alors?

 

Basile:  Y z’ étaient dans un p’tit monastère du côté de Flers ...?

 

Charbonnier:    Pas loin de là.

 

Basile: Au début ça qu’allait ben!… et pis au bout d’un moment, y z’ont ouvert le monastère aux pécheresses…j’seu pas si c’est c’qu’y z’ont entendu à confesse mais ça y’eux a donné des idées: y s’sont mis à faire la noce!

 

Julia:  La chair est faible.

 

Basile: Oh, vous les bonnes femmes, même si qu’on est ben endurcis, vous arrivez toujours à nous ramollir!

 

Charbonnier:    y en a qui résistent plus longtemps qu’d’autres!

 

Basile: En tout cas, eux y z’ont pas résisté longtemps;  Un soir de Noël ils ont réveillonné, ben mangé, ben bu,  ben caliné, si ben qu’ils ont oublié d’ aller sonner la cloche pour la messe de minuit ... Et que je t’ bise ... Et que j’ te caline…

À minuit tapant, la cloche elle s’est mise à sonner toute seule … ça les a surpris ... saisis qu’ils étaient ... Il y en a un qu’ a levé son verre en disant « christ est né, buvons à sa santé » tout le monde a repris: «  christ est né, buvons à sa santé ».  D’un seul coup, y a eu comme un raz-de-marée et puis ils ont été engloutis ... On dit même que ded’puis y a un lac à c’t’ endroit et qu’ tous les ans à Noël quanqu’ arrive minuit la cloche du fond du lac elle s’met a sonner.

 

Charbonnier:    Et c’est à cause de ça qu’y sont condamnés à chanter complies sur le chemin de la Messe.

 

Julia:   Le chemin de la Messe?

 

 

 

 

Charbonnier:     C’est le chemin qui va de l’Ermitage à Champsecret. On l’appelle comme ça vu que c’est par là que les sabotiers, les bucherons, les charbonniers qui vivaient en forêt y z allaient à la messe de Champsecret le dimanche matin. C’est qu’y en avait du monde en forêt dans c’temps là ... Maintenant je seu tout seul ... Avec les moines..

 

Basile:  On va les suivre (au public) et pis vous, on vous fera signe de loin.

 

Charbonnier:     Oui, mais faut pas être vus ... Le mieux ça serait de se déguiser comme eux…

 

Julia:  Faut en avoir des bures!

 

Basile: Des bures?

 

Julia:  Des soutanes de moines si vous préférez.

 

Basile: Quanqu’y vont r’passer, on va assomer les deux derniers et pis on va y eux prendre leurs robes.

 

Charbonnier:    Impossible, ce sont des spectres!

 

Basile: Dans c’cas là, vu qu’avant y z’ont tombé sous l’charme des pécheresses…ça devrait pas être difficile de les appâter aveec un strip tease…

 

Julia:   Vous, je vous vois venir; merci très peu pour moi!

 

Basile:  Faut savoir ce que vous voulez ! vous étiez prête à vous mettre à poil devant le diable et là vous faites des chichis! ... Et puis si tout va ben vous serez pas obligée de tout enlever!

 

Charbonnier:     Dépêchez vous, ils vont pas tarder à r’passer ... Ils font le tour de l’étang de l’ermitage et en route pour Champsecret!

 

Basile:  De toute façon, nous on r’gardera pas! (au public) et puis vous non plus ! (réponse du public) voyez! (chant des moines qui arrivent) allez, c’est le moment! Vous laissez passer l’ gros d’ la troupe et pis vous charmez les deux derniers ... Nous on se cache (Basile et le charbonnier se cachent à l’avant scène) (musique de strip tease) (Julia laisse passer les premiers moines et se présente devant les deux derniers en enlevant son pull … elle apparaît en combinaison … elle revient vers l’avant scène ... Les deux moines la suivent ... Basile intervient)

 

Basile:  Si vous voulez en voir plus, faut faire pareil, mes braves ... (il enlève son veston ... Les moines enlèvent leur robe ... Ils apparaissent alors en squelettes ... Basile les installe sur un billot ... Julia continue très lentement son strip tease ... Basile passe derrière les moines et récupère les robes ... Il en enfile une et cache l’autre dessous ... Il revient déguisé devant les moines et les tance)

         (voix d’outre tombe) soyez damnés, dépravés impénitents! retournez à vos oraisons, possédés de la chair, si vous ne voulez pas retomber dans les tourments infernaux (les moines se lèvent ... vont pour prendre leur robe ... Le charbonnier fait semblant de s’enfuir avec les bures sous le bras ... Les moines le pourchassent ... Dès qu’ils sont sortis de scène, Basile lance la robe à Julia)  Enfilez ça, vous ... On a-t-y idée de se promener comme ça en forêt ... (au public) et pis vous, vous ne nous suivez pas de trop près … faut qu’on rattrape les autres !

 

                                        

 

                                        Noir

 

 

         SCENE 3

 

        

( Aux forges de Varenne; Basile et Julia arrivent sur scène toujours habillés en moines)

 

Basile:  Astour qu’on a dépassé Champsecret, on peut enlever les robes.( Julien et Basile quittent leurs vêtements de moines; on entend un bruit d’enclume…)

 

Julia:  On dirait qu’on frappe sur une enclume!

        (l’éclairage découvre deux forçats qui frappent avec leurs marteaux, stimulés par le fouet d’un valet de Satan « Barbie »)

 

Basile: Si qu’on avait côre le gh’vau, ces gars là y z’auraient pu y remettre des fers neufs!

 

Julia:   Ils auraient peut-être un cheval à nous prêter ... Par don messieurs!

 

Barbie: Ach! Guten tag, cholie madame!(claquant les talons pour se présenter) Barbie…pour servir vous!

 

Julia:   Vous êtes de la famille de la poupée?

 

Barbie: Nein! Gestapo! Barbie; Klaus Barbie! Bienfenue à Farenne! (passant son fouet à un sbire) General Aussaress remplacer moi!

 

Basile: (à Julia en a parte)

        On est aux forges de Varenne.

 

Julia:  Vous n’auriez pas un cheval bien ferré à nous louer?

 

Barbie: Hier, keine chevaux!

 

Basile:  Pour qui qu’ vous forgez des fers alors?

 

Barbie: Nixt fers…aber monnaie…!

        

Julia:   Vous frappez de la monnaie?

 

Barbie: Ich arbeit…moi travailler fûr Adolf!

 

Basile: Ça, on savait!

 

Barbie: Adolf, passer marché mit…avec Satan!

 

Basile: Ça aussi on l’savait!

 

Julia:  Et qu’est ce que vous faites?

 

Barbie: Adolf avoir caché kolossal tresor pendant la guerre…personne trouver.

 

Basile: Et alors?

 

Barbie: Nous fondre trésor fûr fabriquer avec…monnaie du diable!

 

Basile:  Vous m’en direz tant! Vous faites de la sous-traitance?

 

Barbie: Ya!

 

Julia:   Satan a des soucis d’argent?

 

Barbie: Ach so! Kolossal problème mit passage Euro… Deutch mark kaput! Nous fondre vieux marks pour faire euros.(les forgerons se sont arrêtés de frapper sur l’enclume) Alfred, Jacques, Didier arbeit! Ach! Fransozich paresseux… meilleurs pour détourner fonds que frapper monnaie!

 

Julia:  Vous avez dit Alfred, Jacques…?

 

Barbie: und Didier… Schuler; Alfred Stirven, Jacques Crozemarie… dernières recrues STO, aber mauvais travailleurs, glandouilleurs comme fous dites!

 

Basile: Pourquoi qu’vous les gardez?

 

Barbie: Eux avoir bon carnet adresses pour blanchiment  faux euros…corruption partis politiques…!(arrive une estafette essoufflée; bruit de sirènes)

 

Estafette:      Tout l’monde aux abris, bombardement américain imminent!

 

Barbie: Noch Américains! Eux fouloir touchours délocher nous Normandie!

 

Estafette:      Non! Ils pensent que Ben Laden s’est réfugié dans la forêt d’Andaines…ils ont déjà bombardé le petit Bagnoles…vite aux abris!

        (tout le monde sort; arrivent alors Ben Laden et le mollah Omar; ils traversent furtivement la scène)

 

Ben Laden:      Omar, tu viens?

 

Omar:   Oussamah, t’as vu où ça mène?                                   Noir

                                        

 

 

 

 

        SCENE 4

 

(fin des bombardements qui ont fait la transition dans le noir)

 

 

Basile: Enfin fini! J’ai jamais vu un bombardement pareil!

 

Julia:  On avait l’impression que les B52 nous suivaient.

 

Basile: (s’adressant au public)Tout l’monde est là? On n’a perdu personne? Bon, ça va!

 

Julia:  Maintenant, il n’y a plus qu’à savoir où nous sommes.

 

Basile: (remarquant du matériel informatique abandonné sur une table abritée par un parasol)Y z’ont dû être canardés eutou dans l’coin… y z’auront laissé tout en plan pour s’mettre à l’abri!

        

Julia:  (regardant l’écran informatique) Université des sortilèges, Argouges septembre 2001

 

Basile: Argouges… ah ben j’connais… y avait même une fée de c’nom là!

 

Julia:  (continuant à lire l’écran) Congrès d’automne des fées.

 

Baile:  De qu’c’est que j’disais?

 

Julia:  J’espère que votre fée elle n’était pas comme la Gione une… comment dites vous déjà pour une mauvaise fée?

 

Basile: Une fouasse! Non, elle c’était pas pareil… c’est un fils de la famille d’Argouges qu’avait fait sa rencontre… y s’pourmenait en forêt… et pis au coin d’une allée, y tombe nez à nez avec une beauté comme c’est pas pemis…

 

Julia:  Une créature de rêve!

 

Basile: ma je m’seu pourtant souvent baladé dans la forêt, j’ai jamais rencontré qu’des Pinsonnettes!

 

Julia:  et alors, votre Mr d’Argouges?

 

Basile: Pensez s’il a flashé! Le coup d’foudre!

 

Julia:  Bon début!

 

Basile: Mais c’est qu’elle eutou elle n’est tombée amoureuse!

 

Julia:  Ça commence encore mieux!

 

Basile: Après ça, tous les jours y se r’trouvaient en forêt; vous savez c’que c’est quanqu’ça vous mène; et pis un jour y z’ont causé d’mariage!

 

Julia:  Logique!

 

Basile: C’est là qu’ça c’est compliqué; c’est tout l’temps là qu’ça s’complique; c’est qu’elle y avait côre ren dit… la veille du mariage a ben fallu qu’elle lâche le morceau!  

 

Julia:  C’est à dire?

 

Basile: Elle y a avoué qu’elle n’était qu’une fée, qu’était victime d’un sortilège comme vous dites… en fait elle n’avait de corps

 

Julia:  … de consistance humaine…

 

Basile: C’est ça… elle n’avait de consis…truc là que si qu’on prononçait jamais devant elle le mot de la mort!

 

Julia:  Sinon?

 

Basile: Sinon…pfuitt!(geste d’évaporation pour imager)

 

Julia:  (intriguée)Pfuitt ?     

 

Basile: Eh ben, elle existait pu!

 

Julia:  En tant que femme? Elle risquait de disparaître ?

 

Basile: C’est ça! Vous pensez ben qu’amoureux comme il l’tait, l’seigneur d’Argouges il a juré ses grands dieux qu’jamais y n’prononcerait le mot ! et on s’marie… c’est la lune de miel…tout feu tout flamme…vous avez connu ça! (à Julia)pas vous, mais j’espère que bentôt vous connaitrez…(aux spectateurs) mais vous vous avez du connaître…pas?…et pis l’temps passe…la flamme s’apaise un peu…(toujours au public)vous avez connu ça aussi… en tout cas moi j’ai connu!… mais rassurez vous, d’temps en temps ça s’ranime un peu sous la cendre…

 

Julia:  Je n’en doute pas!

 

Basile: Des années après, le seigneur d’Argouges et pis sa dame y z’étaient invités à une réception dans un château voisin…Le brave bonhomme y l’tait au salon en attendant sa femme…qui trainait à sa toilette…ça y a pas qu’dans les lègendes…pas les messieurs!

        

Julia:                  Vous ne seriez pas un peu macho?

 

Basile: Macho? J’ai d’la pratique, c’est tout

 

Julia:  Admettons! Alors ?

 

Basile: Au bout d’un moment…un long moment…y n’a y eu marre d’attendre…y perd patience… y monte à la chambre de sa bonne femme..ouvre vitement la porte et pis y lui dit: de qu’c’est qu’vous faites donc? Vous seriez bonne à aller chercher la mort!

 

Julia:  Non? Le mot fatal!

 

Basile: Elle a ren répondu…elle s’est levée, elle a quitté la glace…monté jusqu’en haut d’une tour… elle a mis l’pied sur un des créneaux et s’est envolée vers la forêt; on l’a jamais revue!

 

Julia:  C’est triste votre histoire!

 

Basile: Même que côre an’hui, quanqu’on monte en haut d’la tour, on peut voir sur un des créneaux l’empreinte du pied… du 36!

 

Julia:  C’est une belle légende.

 

Basile: J’ai comme l’impression, à voir le regard de certains bonshommes là, qu'y a comme une sorte de désolation…

 

Julia:  Comment cela? Qu’est ce que vous lisez dans leur regard?

 

Basile: C’que j’lis? Ah, si seulement y suffisait d’prononcer le mot d’la mort pour être débarassé d’sa bonne…

 

Julia:  Goujat!

 

Basile: Mais j’dirais pas dans quels yeux j’ai lu ça…secret professionnel!

 

Julia:  Décidemment, vous êtes encore plus macho que je ne pensais

 

Basile: De toute façon, mes bonshommes, ça n’marche que dans les légendes ces truc là! Sinon, croyez ma ben, y a longtemps qu’je m’serais débarrassé d’la Pinsonnette!

 

Julia:  (regardant à nouveau l’écran) Etrange! C’est mis « ouvre si tu es hardi »!

 

Basile: (vivement) Touchez pas à ça!… c’est la formule du Grand Albert!

 

Julia:  Le Grand Albert?

 

Basile: C’est un livre de sorciers...ça porte malheur à ceux qui s’plongent d’dans!

 

Julia:  Eh bien, ils l’ont mis sur  Internet votre Grand Albert!

 

Basile: (consultant un catalgue) On n’arrête quand même pas l’progrès; tenez ça c’est un catalogue de fourches pour diables!

 

Julia:  Des fourches pour diables?

 

Basile: Dans l’temps on voyait toujours l’diable et ses sbires avec des fourches…

 

Julia:  Et alors?

 

Basile: Eh ben, astour, ils s’fournissent chez John Deer; y z’achètent des fourches hydrauliques à monter sur tracteur!

 

Julia:  En tout cas, les fées aussi ont l’air de s’adapter aux temps modernes…(indiquant l’écran à Basile) Il y a là un programme informatique pour formater leurs baguettes…

 

Basile: Formater leurs baguettes?

 

Julia:  Vous savez bien qu’elles utilisent des baguettes pour opérer des transformations…une citrouille en carosse par exemple!

 

Basile: (se saisissant d’une baguette qui traine sur la table à côté d l’écran)…ou un chien en princesse…j’vas essayer avec cette là (face au chien et lui appliquant la baguette dessus) abracadabra…transforme toi en pin up!(noir avec éclair d’artifice) Abracadabra (la lumière revient et apparaît alors le chien transformé en drag-queen des plus horribles)

 

Julia:  (s’enfuyant effayée)Quelle horreur!

 

Basile: (la suivant) C’est pas au point! Faudra que je r’vienne en stage!

 

 

                                          Noir

 

 

 

SCENE 5

 

 

Basile: (arrivant des coulisses et semblant redécouvrir les « spectateurs- pèlerins ») Vous voilà , vous! ... Par où qu’ c’est y qu’ vous êtes passés?

 

Julia:   On croyait que vous aviez fait demi tour en voyant apparaître la soi-disant pin up!

 

Basile:  En tout cas, vous allez peut-être pouvoir nous dire où qu’on est? Depuis le temps qu’on marche vers l’ouest, il y a longtemps qu’on aurait dû voir le mont saint Michel !

 

Julia:  Vous ne trouvez pas que ça sent drôle?

 

Basile:  Drôlement mauvais, oui!

 

Julia:   Comme une odeur de lisier de cochon!

 

Basile: Alors, c’est qu’on a été trop loin! On est arrivés en Bretagne!

Julia:  ( regardant le fond de la salle, par-dessus les spectateurs)  Vous avez vu cet animal qui passe là-bas, on dirait une autruche!

 

Basile:  c’est du coup qu’on a dû aller beaucoup trop loin!

 

Julia :  On ne peut pas être en Afrique, on n’a pas franchi de mer!     

 

        (arrive du fond de la salle; Anicet Lepors Aprimesec)

 

Lepors Aprimesec:        Vous n’avez pas vu mon autruche?

 

Basile:  Je ne savais  pas qu’y avait côre des colons français en Afrique !

 

L. Aprimesec:    en Afrique! Mais on est en Bretagne ici ... (se présentant) Anicet Lepors Aprimesec « Prince de Bretagne »!

 

Julia:   (étonnée) Prince de Bretagne!

 

Basile:  Prince du chou fleur, oui!

 

L Aprimesec:     Pas que des choux fleurs ... des artichauts … des endives ... (apercevant son autruche dans le fond de la salle et courant après) Ah! là voilà c’te maudite autruche!

 

Julia:   Moi qui croyais que les endives étaient produites dans le nord de la France!

 

Basile:  Ah! … les bretons y font de tout du moment que ça prime! tiens, dans le temps à l’école ils nous apprenaient qu’en Bretagne on cultivait le chou fleur, l’artichaut, que dans l’Nord c’était l’endive, en Normandie la pomme ... Astour, c’est plus facile , y a pas à s’tromper; partout ils cultivent la …prime!

 

Julia:   Mais le sol de Bretagne convient à l’endive?

 

 Basile:         Le sol? Pensez s’il convient ... Il les mettent dans des sortes d’armoire, les endives!

 

Julia:   Mais c’est une production hors sol, alors?

 

Basile:  Exactement; comme leus kiwis, puisqu’ils font des kiwis eutou! Tu parles de produits de terroir!

 

Julia:   On ne peut quand même pas qualifier ça de produits fermiers!

 

Basile:  si! ... Vu que l’gars qui l’ produit c’est un exploitant agricole ... il paye des cotisations à la MSA ... c’est fermier! Et tout est comme ça, astour!

 

Julia:  Tout!

 

Basile:  Vous avez vu, il court après une autruche l’autre Prince là! De l’autruche en Bretagne ... Pourquoi pas du bison ? Un d’ ces jours vous mangerez du kangourou beurton!

 

Julia:   C’est une diversification qui permettra peut-être de réduire la production de cochons!

 

Basile:  Pas en tout ... Ça s’rajoutera ... Déjà que leur sol est saturé de lisier et de toutes sortes de saloperies!…

 

Julia:   J’ai lu que 80 % de l’eau en Bretagne était polluée ...!

 

Basile:  Bien pire, l’autre jour dans le poste ils disaient que l’agriculture en Bretagne elle polluait autant qu’polluerait une ville de 150 millions d’habitants, si qu’ça existait!

 

Julia:   Il est grand temps d’arrêter ces pratiques là !

 

Basile:  Eh bien, c’est pas parti pour! regardez donc ce qui arrive! (arrivent des « exploitants » en colère avec pancartes)

 

Manifestants:   Non au désensablement du Mont! Pour une digue de Granville à Cancale! (ils sortent tous à l’exception de Léon)

 

Julia:  ( à Léon) Une digue de Granville à Cancale, pour faire quoi?

 

Léon:   Pour augmenter la S A U !

 

Julia:  La SAU! Qu’est ce que c’est que ça?

 

Basile: la surface agricole utile! (à Léon) c’est y qu’la baie du Mont St Michel vous voulez la transformer en baie des cochons?

 

Léon:   Non, on veut la labourer pour faire du maïs!…

 

Julia:  …du maïs!

 

Léon:   Vous vous rendez compte… 40 000 ha à 370 € de prime par an et par ha de maïs, on remet à flot toute l’agriculture de l’Ouest! (il sort en scandant « non au désensablement »)

 

Julia:   Au moyen âge on disait le mont saint Michel au péril de la mer, et maintenant le voilà au péril du maïs!

 

Basile: …et des pneus!

 

Julia:   Comment cela des pneus?

 

Basile:  Là ousqu’ y a du maïs , y a des pneus!

 

Julia:   Je ne vois pas le rapport!

 

Basile:  Le maïs ils l’mettent en silo avec une bâche noire par dessus et pis des pneus pour tenir la bâche!

 

Julia:   Mais ça défigure le paysage!

 

Basile: Eux y creyent sûrement qu’ça l’embellit…(arrivent des manifestants avec des pancartes; Basile indique l’une d’elles) regardez: « agriculture = paysage »; tu parles!

 

Manifestants:    agriculture en détresse (Cf. pancarte correspondante) du maïs dans la baie !

 

Basile:  S’y s’ mettent à labourer la baie pour semer du maïs il y a à craindre pour Tombelaine!

 

Julia:  Comment çela?

 

Basile: L’autre rocher qu’est dans la baie, il risque de les gêner pour passer avec les charrues à douze socs.

 

Julia:  Vous plaisantez!

 

Basile:  Vous avez pas vu les monstres qu’ils ont astour pour labourer! Ça n’a ren à voir avec les tracteurs qui montrent sur leurs pancartes (désignant une pancarte) c’est pas le 120 cv, 4 roues motrices avec cabine , moquette, hi-fi stéréo et Internet! ...

 

Julia:  S’ils couvrent la baie de maïs, il n’y aura plus de moutons de près salés.

 

Basile:  Ça n’empêchera pas!

 

Julia:  Ils mangeront  du maïs salé?

 

Basile: Ils feront des moutons hors sol en y eux donnant du sel dans les mangeoires…ça fera-t-y pas pareil!

 

Manifestants:    Du maïs dans la baie (ils ont des pneus à la main qu’ils viennent déposer en tas sur la scène)

 

Julia:   (s’adressant à l’un des manifestants) c’est pourquoi faire vos pneus?

 

Manifestants:   Empêcher les travaux de désensablement de commencer (ils repartent en scandant) du maïs dans la baie!…

 

Julia:  C’est vous qui avez raison, le maïs c’est une culture du diable!

 

Basile: Y va être temps d’s’en aller d’là avant qu’on seu enfouis dans les pneus(il monte sur un tas de pneus)Mais il est là le Mt St Michel… à un jet d’salive…

 

Julia:   Un jet de pneus voulez vous dire…

 

Basile: …même que ça peut faire un jeu pour l' diable: lancer les pneus et pis essayer d’les enfiler dans la flèche du Mont; surtout qu’il est pas près d’en manquer; y a des tas de pneus partout…on dirait des petits volcans…en chaîne!

 

Julia:  En Auvergne, j’ai déjà randonné sur la chaîne des Puys

 

Basile: Eh ben là vous allez pouvoir faire la chaîne des pneus!

 

Julia:  C’est peut être ça qu’ils appellent un agrosite!

 

Basile: Un agrosite?

 

Julia:  Il y a deux ans, j’étais venue en voiture de Paris au Mont St Michel et en passant sur la route, après St Hilaire du Harcouet, j’ai vu fléché un « agrosite »!

 

Basile: Ah ben c’est ça qui remplace le Bocage…dans l’temps; on avait les talus, les haies, les arbres, les vaches normandes sous les pommiers qui mangeaient de la vraie herbe du Bon Dieu…et pis astour, on a les pneus, le plastique et les prim’holstein, les similivaches noires et blanches qui bouffent le maÏS du diable!

 

Julia:  Ce n’est pas la même poèsie!

 

Basile: Venez voir comme c’est joli!(il va pour l’aider à monter sur les pneus et tombe dans une pile de ceux ci; il demeure les bras en l’air hors des pneus) Aïe donc! m’vlà chu (essayant vainement de se dégager) et l’pire, c’est que j’seu coinceu!

 

Julia:  Attendez, j’vais vous sortir de là! (Basile ne bouge pas)

 

Basile: M’v’là propre! Pire que si qu’j’étais pris dans les sables mouvants!

 

Julia:  Je vais aller chercher du secours!

 

Basile: Ça va prendre trop d’temps! vous n’avez qu’à continuer toute seule jusqu’au Mont et pis quanqu’vos aurez négocié avec l’Archange pour la libération d’votre fiancé, vous r’viendrez m’libérer eutou!

 

Julia:  Je ne serai pas longue.(exit)

 

Basile: (au public) Suivez la et pis attention aux pneus mouvants!…(bruit d’avion) couchez vous à terre… y a un avion qui va s’écraser!

 

Julia:  Vous aussi couchez vous!

 

Basile: J’peux pas j’seu bloqueu…(regardant l’avion)mais il va direct sur l’Mont! C’est sûrement pas par hasard… y v’lent l’démolir…la Merveille de l’Occident…côre un coup du diable…essayez donc d’m’attraper ma grenade d’eau bénite…(Julia plonge une main dans la pile de pneus) non ça c’est pas les bonnes grenades…c’est pas d’l’eau bénite qu’y a d’dans!

 

Julia   Excusez moi!

 

Basile: Y a pas d’mal…mais dépêchez vous!

 

Julia:  (sortant le flacon de spray et le donnant à Basile) tenez!

 

Basile: (visant l’avion) Tiens attrape ça!…(bruit d’explosion)

 

Julia:  L’avion s’est désintégré…le Mont est intact!…St Michel est resté vainqueur en haut de sa flèche!

 

Basile: Y a qu’son épée qui s’est décrochée!

 

Julia:  On dirait que quelqu’un la ramasse…il vient vers nous!

 

Basile: C’est l’diable…il a compris qu’cétait ma qu’avait fait sauter son avion…il a l’air emmaliné! ( à Julia) disparaissez en rampant derrière les pneus…y vous aura pas! (exit Julia en rampant)

 

Lucifer:        (furieux) C’en est trop! Basile, tu ne m’auras pas une 3ème fois…ta dernière heure est venue…(il brandit l’épée) inutile de faire ta prière…avec tout c’qui pèse de mon côté dans la balance ce serait peine perdue!

        (il engage l’épée dans la partie de poitrine de Basile qui dépasse des pneus)

 

Basile: Aïe! (râle)

 

 

                                         Noir

 

        (la scène change rapidement de physionomie pour revenir au décor de la première scène de l’acte 1; pendant ce temps Basile meuble en continuant de râler)

 

                                        Lumière

 

        (Basile endormi comme à la fin de la scène 1 de l’acte 1 est bastonné par la Pinsonnette dans un geste identique à celui de Satan avec son épée)

 

Pinsonnette:    T’es encore dans un bel état… vas tu t’réveiller pour m’aider à tirer sur l’viau…ivrogne!

 

Basile: (émergeant du cauchemar)  Toi la Pinsonnette tu serais bonne à aller chercher la mort!

 

Pinsonnette:    J’vas t’en donner moi d’la mort…(elle lui administre une volée de coups de bâton) t’auras pas besoin d’la chercher…la besson elle va te l’amener à domicile!

 

Basile: (au public, tout en s'enfuyant vers les coulisses, poursuivi par la Pinsonnette et son bâton)…Quanqu’j’vous disais que l’coup d’la mort ça n’marchait qu’dans les légendes!

 

                

 

                                            Noir